reportage sur la marche des paysans sans terre indiens, de Gwalior à New Delhi, en octobre 2007
Tata. En français, ces deux syllabes ont une consonance enfantine, mais en Inde c’est un nom qu’on ne prononce pas sans respect et admiration. Des camions gigantesques qui rugissent sur toutes les routes du pays aux sachets de thé et aux chaînes d’hôtels, le conglomérat Tata est omniprésent en Inde.
Près de 140 ans après sa création, le géant de l’économie indienne emploie plus de 220 000 personnes dans le monde et réalise 2,8 % du produit intérieur brut indien. Géant à l’intérieur du géant, « Tata Tea » n’est que l’une des 96 compagnies qui le constituent. En 2000, le groupe a racheté de Tetley Tea, une entreprise qui symbolisait à elle seule l’ancien
Empire britannique. Ce rachat a fait de Tata le deuxième vendeur de thé au monde.
A Munnar, au Kerala (extrême Sud-Ouest du pays), les collines couvertes de plantations de thé se déploient à perte de vue (un endroit d’une beauté à couper le souffle, croyez-moi !). Tata Tea est quasiment le seul employeur de la région. Fidèle à sa tradition paternaliste, l’entreprise héberge ses employés saisonniers dans des dortoirs, finance des écoles et des hôpitaux (cf article de L’Expansion, 2003). Bref, elle cultive une image d’entreprise soucieuse de l’humain, du bien-être de ses ouvriers (il ne faut cependant pas être trop angeliste : le Plantation Labour Act voté en 1951 autorise par exemple les enfants à partir de 12 ans à travailler dans les plantations).
Pourtant, depuis plusieurs années, des affrontements sans fin opposent des hommes politiques locaux à l’entreprise, qui se défend d’occuper illégalement des terres qui ne lui appartiennent pas.
Schématiquement, d’un côté l’entreprise emploie plus de 20 000 personnes et fait vivre la région, mais de l’autre la monoculture et le monopole de Tata rendent la population très dépendante de l’entreprise (les cueilleurs sont liés de génération en génération à la plantation) et « acculturent » notamment les populations tribales qui vivaient dans ses collines, de plus en plus assaillies par la déforestation. Entre la logique de développement d’une entreprise symbole de la réussite économique de l’Inde et les droits des habitants de la région, l’arbitrage n’est pas simple.